Luís Lopez, Piero Zanini

Alejandro, le re-collecteur de mémoires

En-quête autour d’une frontière et de son architecture

Mercredi 28 mars 2007 | Carnet de terrain Mexique/Étas-Unis

Alejandro, le re-collecteur de mémoires

L’après-midi, nous avions rendez-vous avec Alejandro Zacarias, un artiste tijuanense connu par ses oeuvres tirées d’objets quotidiens et qui
véhiculent non pas un message, mais une attitude d’ironie. Nous nous
trouvons au « centre » du Tijuana, en réalité, ce centre se trouve dans la
partie nord de la ville, celle qui fait frontière avec San Ysidro.
Le centre de Tijuana est donc, au nord de la ville.

Alejandro Zacarias nous invite manger dans l’un des nouveaux restaurants, bons et pas chers. Nous mangeons des plats typiques : des « Fajitas » , des « Cochinita pibil » et d’autres viandes. Tout accompagné des inévitables tortillas et de la célèbre « Agua de horchata » (de l’eau au sirop du riz).

Nous parlons des nouvelles de la ville, des amis communs et des problèmes de violence aggravés depuis que le nouveau maire est arrivé au pouvoir. Le maire, « un type de mauvaise réputation » , accusé d’avoir commandé le meurtre d’un journaliste, avait rompu les règles entre les différents groupes qui composent les cartels de la drogue. « Mais le pire - nous dit Alejandro - c’est l’arrivé du nouveau gouvernement fédéral qui a foutu un bordel pas possible avec sa lutte contre les cartels. Il y a trop de morts et tout le monde fout le camps d’ici »

Tu veux partir toi-même ? demande-je avec une sourire de fausse naïveté ? Non, bon je ne sais pas, peut-être que je partirai pour le sud, pour échapper de cette ville.

Nous nous avions accordé de nous rendre à la fin de l’après-midi pour discuter avec lui et parcourir le lendemain une des zones les plus intéressantes du point de vue urbain de la ville : les canyons, cependant, les événements ont accélérés les choses.
Alejandro nous racontait qu’il venait de finir des peintures pour une
exposition dans l’une des trois galeries que compte la ville. « Mes amis
me taquinent parce qu’ils pensent que je me suis vendu, mais il faut bien
vivre. Ici on n’a pas l’habitude de vivre avec les oeuvres ni de vendre,
mais je dois le faire ». A ce moment, une appel de Sophie, la
responsable de la galerie qui l’appelle pour réaliser un reportage au
journal télévision locale, téléNoticias, propriété de l’une des chaînes télé les plus importantes « Televisa ». Il nous demande si nous voulions l’accompagner, ce que nous acceptons.

Nous sommes allés à la galerie qui se trouve dans l’une des zones les
plus exclusives de la ville, lieu de résidences et de villas, localisé là
où se trouvait l’ancien « Casino Agua Caliente ». Sophie est une jeune
galeriste, un peu névrosée. Elle est arrivée a Tijuana il y a trois ans en
provenance de Mexico où elle avait étudié l’histoire de l’art. Elle habite a San Diego mais travaille a Tijuana. Elle fait tout pour vendre l’oeuvre
d’Alejandro, mais, avoue-t-elle, c’est difficile de faire le métier de
galeriste car il n’y a pas la culture de la collection d’art dans la
ville.

Sophie n’a pas du mal a convaincre Alejandro de se prêter au jeu de la
chaîne. La journaliste va recréer tout le processus de production
d’Alejandro qui consiste a récupérer des matières dans les nombreux
dépotoirs de poubelle qui polluent la ville.

« J’aime bien me promener, je peux me promener pendant des heures. Et dans mes promenades, je récupère tout ce que je retrouve, du bois, du plastique et tout cela. Je vois en cela comme des restes de mémoire des maisons. Tu vois, les personnes arrivent ici et s’installent comme ça, sauvagement, dans la ville.
Là où ils en peuvent. Après, s’ils ont de la chance, ils arrivent à trouver de l’argent et commencent à changer leurs maisons. Les premières maisons sont faites avec du carton, avec des déchets, avec n’importe quoi. Après, ils commencent a remettre du bois, d’autres matériaux plus complexes. Plus tard, ils remettent des briques et d’autres matériaux. Le problème est qu’ils ne le font pas de manière organisé mais des qu’ils ont de l’argent, ils investissent dans leurs maisons. Alors les maisons ont des traces de toutes ces étapes, qui sont aussi les étapes de la ville. Moi, je re-collecte ces traces de mémoire. C’est comme les serpents, tu sais, ils changent leurs peau, et la peau qu’ils jettent, reste comme ça, comme un souvenir d’une autre époque. De la même manière, les personnes tirent des déchets des anciennes peaux de leurs maisons et moi je les garde. C’est des souvenirs de la ville »

La journaliste lui propose alors de visiter l’un des canyons, le canyon K.
Nous demandons la permission d’enregistrer les journalistes de la chaîne
en train d’enregistrer Alejandro. Dans le volet suivant nous raconterons
cette histoire.

Le collecteur de mémoires II

Nos sommes partis de la galerie El Cubo vers l’atelier d’Alejandro. La
journaliste avait proposé d’aller voir comment Alejandro
travaillait avec les déchets. Elle lui avait expliqué qu’elle devait
absolument terminer ce reportage pour le lendemain et donc qu’il lui
fallait aller voir le peintre dans son élément. Alejandro sourit avec
malice : « je vais vous emmener là où habitent les pauvres, là où j’obtiens
les déchets ».

Les personnes de la télévision (la journaliste, le cameramen et le producteur) sont partis en voiture et nous sommes partis avec Alejandro et Sophie vers le Canyon K, l’une des zones les plus pauvres de Tijuana où habitent des immigrants qui bâtissent leur maisons dans les pentes des buttes. La rue du canyon se trouve dans un dénivelée d’une cinquantaine de mètres environ et les maisons s’éparpillent le long de la pente. C’est une tracée irrégulière et il y a des maisons très précaires ainsi que des maisons très consolidées. On y trouve des maisons fabriquées avec des déchets des portes de garage, du matériel en carton et des déchets des portes des Maquiladoras ; des maisons en bois beaucoup plus stables et mieux construites et des maisons en briques et même avec des styles reconnaissables comme du « Californien » : des arcs ; des jardins. Le long des pentes des petits escaliers permettent aux habitants de monter aux autres rues.

Alejandro n’est pas à l’aise. Au-delà de la plaisanterie, il est un peu
incommode du fait que nous sommes là avec les caméras a filmer tout
ce quartier et lui en train de chercher des déchets. « Je pense que nous
envahissons l’espace des gens. Nous débarquons comme des cons avec les
caméras et nous entrons dans l’espace de gens sans rien dire et sans
demander l’avis des gens. C’est pas comme ça que je fais. Moi quand je
vais, je me promène, je parle avec les habitants du quartier et mon
travail se construit petit à petit. Avec cette connerie de télévision, nous
débarquons et on risque de se faire jeter de là ».

« Moi, je m’en fous de l’image de ce quartier. Ce n’est pas mon but de
changer l’image de quelconque, ni de personne. Je ne me prends pas pour un artiste ni pour un type qui fais de l’art social.
Ce que je veux c’est d’abord, raconter des choses. Des choses qui m’interpellent, des choses qui me ramènent à mon enfance, au moment où je suis arrivé ici et quand j’ai grandi ici, quand j’aidais mes parents, mon père qui était ébéniste et nous faisait travailler avec les objets.
Je pense que c’est comme ça qui est née en moi une certaine fascination pour les objets. Je pense que le fait que je m’intéresse aux objets liés à la construction des maisons, des déchets qui racontent des histoires de la ville, l’histoire de comment cette ville a changé, comment elle a muté de peau. C’est ça qui m’intéresse.
Je ne veux rien dire du quartier. Si le canyon K a de mauvaise réputation,
je ne suis pour rien et finalement, s’il y a de la délinquance et même si
je souffre des vols et des cambriolages, ce n’est pas pour ça que je vais
quitter ici. J’aime bien ici et je me sens bien. Je pense que les gens
d’ici pensent comme ça ».

Nous arrivons au Canyon K et je lui demande à quoi ça sert que la télévision vienne filmer ce quartier. Sophie, un peu embarrassée (car c’est elle qui avait accepté le jeu de la télé), me dit, « tu sais, quelque part c’est bien que la télé montre autre chose que le crime quand elle vient ici. Alors si ça sert à quelque chose... ».

« Pourquoi changer l’image du quartier - dit Alejqndro - et les gens ici
l’aiment bien comme ça. Tu vois ici, il y a des escaliers qui ont été
faits par les gens eux-mêmes. Et même, il y a des gens anonymes qui ont
décoré avec des plants ces escaliers, qui se sont investies dans la
construction d’un espace public. Pourquoi ils font ça ces gens ? Si c’était
si mauvais ce quartier pourquoi faire cela ? Alors laissons tranquilles les
personnes d’ici. On est ici pour la télé et pour faire de la promotion à la
galerie et l’exposition, c’est tout ».

Nous nous sommes garé en face d’une épicerie appelée « La chiquita ».
C’est une drôle d’épicerie car elle n’a qu’une petite fenêtre. « C’est
parce que l’épicier est un monsieur trop vieux et il n’arrive pas à
surveiller et il y a trop de voleurs. Mais le monsieur n’est pas dupe et il
a fermé tout » - dit encore Alejandro.

Les gens de la télé arrivent et commencent à mettre tout en place pour
l’enregistrement. Nous suivons le groupe. Piero enregistre avec la caméra.
Le cameraman et le producteur dirigent Alejandro et lui donnent des
consignes comme par exemple « prend cela, fais semblant de chercher par ici, parle avec les gens », Alejandro s’amuse à faire cela avec un aire de moquerie.

Il parle aux voisins et des garçons qui sont postés dans l’haut d’une maison de deux étages nous crient « et poupée, moi aussi je veux être à la télévision »
« Demandez-moi quelque chose à moi aussi ». Alejandro monte par une pente très difficile. Alejandro et moi nous amusons avec les problèmes des filles à monter car elles ont des grands talons. Sophie n’arrive pas et
elle a failli tomber. Elle transpire et on dirait qu’elle regrette
d’avoir accepté l’invitation de la télé.

Alejandro monte vers un dépotoir sauvage de poubelle. Nous y trouvons des carcasses de téléviseurs (comme pour nous rappeler que nous sommes ici à la « Capital mondiale de la télé », des microcircuits, des bois, des ordures, etc.

Des jeunes filles nous regardent, l’oeil amusé de voir des gens bizarres en train de fouiller la poubelle. Elles me font des signes et veulent « être vu à la télé » Je fais semblant de ne rien regarder. Le site est affreux, et on se demande comment ça peut être d’habiter un lieu pareil avec toutes ces pentes et ces dépotoirs de poubelle partout. Alejandro récupère des objets. Il est plutôt content.
« La pêche a été bonne » me dit-il en passant.

Nous montons par l’autre pente de l’autre côté du canyon. Nous sortons à la rue d’Alejandro. Je suis étonné car je connaissais l’atelier
d’Alejandro (connu sous le nom de « La maquila ») mais je n’avais pas pensé qu’un monde existait en bas. Je monte sous les aboiements des chiens qui décidemment ne nous aiment pas (chose que je déteste le plus au monde) et nous sommes à la Maquila.

A l’atelier d’Alejandro la mise en scène de la télévision se poursuit. Il s’agit maintenant de « voir » comment travaille l’artiste. Alejandro, un peu fatigué se prête encore une fois au jeu. Piero enregistre et moi, j’en profite pour voir les dégâts occasionnés à la Maquila par l’incendie provoqué par des malfaiteurs qui ont cambriolé chez Alejandro.
« Je n’étais pas là et ils ont essayé de voler le câble et les machines
d’impression, ils ont déclenche un court-circuit. L’incendie a tout
brûlé y compris plus de 18 toiles que j’avais fini pour l’exposition ».
Ca me fait bizarre de voir le désastre là où j’avais même séjourné.
J’avais de la peine pour Alejandro mais lui, il était plutôt cool. « C’est
un peu le prix d’habiter ici. Je ne me plains pas. En tout cas, je vais
essayer de mieux garder mon travail ».

Le tournage va bien. Alejandro se prête à tout ce que les gens de la télévision lui demandent. La journaliste est plutôt excitée et elle veut en profiter que « des professeurs de Paris viennent étudier l’oeuvre d’Alejandro ». Elle improvise un petit entretien avec moi où je réponds n’importe quoi et elle veut absolument me filmer. Heureusement le producteur lui dit qu’il n’y a pas de temps et qu’ils ont déjà trop d’images. Ils partent et nous descendons au centre. La journée ne finit pas trop mal.

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