Sandra Parvu

Chassés-croisés mexicains

Boyle Heights : Notes de terrain périphériques

4 juillet 2010 | Carnet de terrain Los Angeles

De retour de Boyle Heights, un quartier mexicain à l’est de Los Angeles, je m’arrête au centre-ville pour rencontrer un ami. En attendant qu’il sorte de son bureau, je fais un brin de causette au pied de l’immeuble avec le gardien, Danny. Il me demande d’où je viens (je suis à vélo) et où j’habite (question récurrente, cf. mon entrée du 15 juin "De Los Angeles à Beverly Hills"). Il me dit : "A l’ouest d’ici, je connais le nom de toutes les rues, à l’est, je ne vais jamais...". D’un geste de la main, il me fait comprendre que rien de bon ne vient de l’est. De toute évidence, il veut se démarquer de la communauté mexicaine qui habite là-bas et de l’assimilation de cette direction aux couches sociales les plus basses (cf. texte de Greg Hise, entrée du 26 mai "A l’est"). A cause de ça, même si je devine qu’il est mexicain à l’intonation de ses phrases et de ses gestes, je n’ose pas lui demander d’où il vient et depuis combien de temps il est à Los Angeles. Danny a peut-être 45 ans, je pense qu’il est allé à l’école au Mexique, puis il a dû arriver plus tard, lorsqu’il avait la trentaine.

Quelques semaines avant, j’avais pris rendez-vous avec Martha, qui me dit être une latina. Elle a environ 30 ans, d’origine mexicaine, elle a grandi à Boyle Heights. Elle a écrit sa maîtrise sur l’embourgeoisement du quartier et travaille maintenant pour la communauté en tant que social organizer. Lors de l’entretien, elle me dit "il y a des tensions entre différents groupes de mexicains qui habitent le quartier". Pour me donner un exemple, elle me dit que sa voisine lui a demandé : "Are you diamond or are you trash ?" ("Vous êtes faite de diamants ou de déchets ?") Elle m’explique que cette femme veut savoir si elle fait partie de ces émigrés de deuxième génération qui ont pris leur distance avec la culture mexicaine ou si elle est proche des groupes de nouveaux immigrants. Sa voisine n’aime pas cette dernière catégorie et les habitudes qu’ils ont apportées dans le quartier, comme par exemple jouer aux cartes en public, vendre de la nourriture dans des stands illégaux et s’entretenir avec les vendeurs de rues.

Ensuite, je rencontre Ricardo, la quarantaine. Il est fondateur d’une association à Boyle Heights qui défend les droits des habitants de logements subventionnés. Sa famille a émigré de Mexico City à Los Angeles quand qu’il était adolescent. Je lui raconte l’anecdote de Martha et lui demande de m’en dire un peu plus :

"Je dirais qu’il y a trois groupes. Il y a ceux qui sont venus de la campagne dans les années cinquante, soixante, des gens très humbles et timides, les travailleurs pour lesquels Cesar Chavez s’est battu et qui ont beaucoup fait pour la communauté. Parce qu’ils venaient de la campagne, ils étaient regardés de haut par les gens qui sont venus des grandes villes mexicaines et qui ont toujours eu un sentiment de supériorité par rapport à eux. Cette deuxième catégorie, les urbains, ont des maris ou de la famille qui sont allés se battre au Vietnam, ils sont donc très patriotes et veulent se distinguer de tout ce qui a à voir avec leurs racines mexicaines. Il y en a beaucoup à Boyle Heights et souvent ils sont propriétaires de maisons qu’ils louent à d’autres mexicains. Je les appellerai les Mexicains-américains, ou peut-être des Chicanos, mais les Chicanos ont quelque chose de plus idéologique, ils s’identifient beaucoup aux choses dont j’ai parlé avant, mais leur lutte est plus vaste. Non, les Mexicains-américains veulent être le plus américain possible. Et le troisième groupe, c’est les immigrants, ceux qui sont arrivés dans les années 1990. Entre eux, il y a maintenant des tensions à Boyle Heights. Mais il y a aussi parmi les immigrants ceux qui viennent de couches plus aisés, qui s’identifient aux Chicanos ou aux autres, et puis les travailleurs. Et puis aussi, ceux qui viennent tout juste d’arriver du Mexique, mais aussi d’autres pays comme le Pérou ou la Bolivie."

"Mais, le pire, ce sont les enfants de la deuxième génération qui sont allés à l’université. Ils sont impressionnants, parce qu’ils s’engagent pour la cause de leur communauté, ils veulent aider les gens, mais le problème est qu’ils pensent tout savoir mieux que tout le monde. Et ironiquement Martha est un peu comme ça. Je veux dire, elle est du côté immigrant, mais elle met beaucoup d’importance dans l’éducation qu’elle a reçu, une éducation que cette deuxième génération voit comme le seul moyen de sauver la communauté. Il y a une attitude un peu élitiste, ils savent mieux que leurs parents, que leur mères, que tout le monde, je veux dire, j’adore Martha, mais il y a ce truc Chicano qui consiste à dire ’je sais, je sais, j’ai été à l’école pour étudier ça et maintenant je vais t’aider et toi, tu vas faire ce que je te dis...’ Martha, elle se bat pour trouver sa place, car elle est à la fois du côté Chicano et du côté émigrant. Elle sait qu’elle doit partager son savoir avec la communauté..."


Quelques jours plus tard, je décide d’aller voir jouer le Mexique en huitième de finale de coupe du monde à Boyle Heights. Laura nous rejoint. Elle est très jeune, 21 ans peut-être, elle est venue aux Etats-Unis avec sa famille à l’âge de 9 ans. Elle habite Boyle Heights et travaille dans l’association fondée par Ricardo. Je lui raconte que c’est ce dernier qui m’a recommandé d’aller regarder le match dans le café dans lequel on se trouve. Elle me répond "Ah, mais Ricardo c’est pas la bonne personne à qui demander, il conseille toujours des coins hyper-bourgeois, il fait comme s’il s’y connaissait, mais c’est pas des bons endroits, c’est toujours embourgeoisé..." En anglais, elle dit "it’s gentrified", c’est un terme peu utilisé dans la langue courante, plutôt spécifique au jargon universitaire, il dissonne un peu quand elle le dit. Sur la terrasse du gentrified café, qui donne sur la rue vidée par la police de Los Angeles de peur qu’il y ait des manifestations de joie et de violence à l’issue du match, on regarde avec grand calme les Mexicains se faire battre par les Argentins. Après, elle nous emmène dans un resto qui se trouve dans une des plus anciennes rues de Boyle Heights : Cesar Chavez Street, initialement appelée Brooklyn Avenue par les émigrés juifs de New York qui y tenaient leur commerce et étaient parmi les premiers à s’installer dans le quartier. La rue a été renommée dans les années 1980. L’image ci-dessus montre le plafond de la salle dans laquelle nous avons mangé ; dans le coin en haut à gauche, un petit drapeau américain.

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