Luís Lopez, Piero Zanini

El rio Alamar

En-quête autour d’une frontière et de son architecture

Mardi 27 mars 2007 | Carnet de terrain Mexique/Étas-Unis

Dès notre arrivée, nous sommes entrés en contact avec les activistes du
« Colectivo Chilpancingo Pro Justicia ambiental » (collectif Chilpancingo pro
justice environnementale) qui se battent depuis plus de dix ans contre
les effets destructifs de la pollution (Plomb, Cadmiun, etc.) causées par des Maquiladoras dans les quartiers avoisinant des parcs industriels (en
l’occurrence celui de Ejido Chilpancingo et celui du Murua). Nous avons
contacté Lourdes Lujan, une ancienne ouvrière de Maquiladora reconvertie en activiste pour les droits environnementaux et pour les droits des femmes dans le quartier.

Au-delà de l’intérêt que représente le travail des activistes du Colectivo
Chilpancingo, ce qui nous a motivé est la mobilisation d’un discours
très fort sur la manière dont la ville de Tijuana est sous l’emprise des
Maquiladoras, et cela non pas seulement du point de vue économique, mais aussi urbain et architectural. De plus, le groupe Colectivo, a eu, suite à plus de 6 ans de luttes continues à dénoncer les excès des
maquilas, la complaisance des gouvernements locaux et fédéraux du Mexique et des Etats-Unis, et l’apathie des habitants de la ville, une victoire écrasante vis-à-vis des autorités mexicaines et américaines qui ont accédé à nettoyer l’un des sites les plus pollués qui se trouvait à quelques centaines de mètres du quartier.

Comme le dit Lourdes, avec une certaine fierté, lors de notre entretien ;
« c’est la première fois qu’un petit groupe de trois ou quatre femmes au
foyers a obligé le gouvernement américain à reconnaitre sa responsabilité dans les mal faits de ses entreprises ».

Nous ne sommes pas arrivés à l’heure convenue à cause, entre autres, de la méconnaissance des moyens de transport. Lourdes et Yesenia, une autre activiste du colectivo, étaient déjà là et préparaient l’entretien. Elles ont déjà l’habitude de recevoir du monde. « Nous sommes ici en partie pour cela, nous dit Yesenia avec un sourire un peu fatiguée. Hier nous avons réçu un "tour calafiero", une visite d’étudiants et d’activistes
américains, et nous avons expliqué ce que nous faisons, les problèmes du quartier et le problème le plus important : el rio Alamar ».

« La question de la rivière Alamar, intervient Lourdes, est celle qui nous
intéresse le plus maintenant. Il s’agit d’une rive de la rivière Alamar
qui normalement est déséchée, et qui pour cela abrite des milliers de
familles de nouveaux venus à la ville (des migrants du sud du Mexique)
qui cherchent une vie meilleure et qui ne trouvent pas de logement et
doivent construire dans le lit du fleuve. C’est une zone fédérale et il
est interdit de construire là-bas, mais, vous savez ici au Mexique.... »

Nous sommes allés avec Lourdes, Yesenia et Fernanda, la fille ainée de
Yesenia à la rivière Alamar. Il faisait très chaud et le soleil nous
brulait. « Le quartier Chilpancingo, nous dit Lourdes, fut fondé comme ça, à partir des occupations sauvages. Mon père est arrivé ici à l’âge de cinq ans et le quartier Chilpancingo était déjà là. Il a maintenant 67 ans,
alors tu peux faire le compte. Je suis née ici, ici j’ai grandi et je me
suis mariée et vécu ici. Ici dans ma maison j’ai élevée mes enfants et
maintenant ma propre fille va avoir un enfant. On peut dire donc que
j’appartiens ici et qu’ici je suis heureuse ».

« C’est pour cela que je m’attache à la question de la rivière. J’ai vécu
ici et j’ai vu cette rivière lorsqu’elle avait l’eau limpide, crystaline,
claire. Je nageais dans cette rivière et mon père utilisait l’eau pour
arroser les plantes du jardin. J’ai vu cette rivière mourir peu à peu à
cause des Maquiladoras, de la population qui pour besoin de travailler ne
peut pas vivre loin des Maquilas et doit chercher à tout prix un bout de
terre pour construire ».

« Le problème de la rivière, dit Yesenia, est que les personnes qui vivent
ici ne peuvent pas se payer un loyer, parce que les salaires qu’elles
gagnent dans les Maquiladoras ne sont pas suffisants pour y vivre. Alors
tout, à l’origine, est la faute des Maquiladoras. Pourquoi ? Parce que même si on obtient que les personnes qui habitent ici, dans le risque des
inondations et des glissements de terre, soient délogées, d’autres
personnes viendront après. C’est cela qui est arrivé lors des pluies de
1993. En l’espace de quelques minutes, les personnes ont dû quitter
leurs maisonnettes pour risque d’inondation. Le gouvernement a délogé les gens, mais quelques mois plus tard elles étaient déjà là »

« La problématique de la rivière Alamar est alors, celle de toute la ville.
Il n’y a pas de logements suffisants, ni de salaires qui permettent de
vivre convenablement. Alors les personnes doivent construire des maisons avec n’importe quoi, et n’importe où. Tu vois là bas, des maisons avec des déchets, au milieu des poubelles, des déchets, des animaux morts, des câbles d’électricité. Il y a deux mois, il y a eu un incendie à cause du fait qu’une personne avait branché illégalement un frigo au câble du réseau public d’électricité et cela à fait péter tout le système. Résultat : soixante maisons détruites, et plus de cinq morts. Tu vois, il n’y a plus de trace de ces maisons brulées, d’autres personnes se sont déjà
installées ici ».

« Le problème des habitants de la rivière Alamar est plus complexe, ajoute Nena Cerda, un autre activiste du colectivo Chilpancingo nous a
rejoint quelques minutes plus tard. Si nous dénonçons leurs conditions de vie qui sont insupportables alors, le gouvernement va utiliser ces
dénonces pour chasser les personnes qui sont là depuis des années. Mais, on ne peut pas rester ignorants face aux conditions de pollution si terribles qui subsistent dans la zone. Que faire alors ? »

« Nous avons décidé, nous dit Lourdes, de travailler avec les personnes,
peu à peu, suivant leurs rythmes et leurs besoins. Si elles demandent des récuperateurs des ordures, on va les aider à les obtenir, mais nous
n’allons pas imposer quoi que ce soit. Nous savons qu’ils sont en danger,
mais nous savons aussi qu’ils n’ont nulle part d’autre où y aller ».

La visite se termine, l’après midi s’écoule. Nous sommes censés revenir
plus tard pour continuer la discussion. Nous sentons que nous touchons
quelque chose de central dans ce qui se joue à Tijuana et en générale dans toutes les villes frontières. Le besoins des personnes à faire partie de la ville est à la base de leurs efforts pour construire la ville. Celle-ci se
fabrique en grande partie en assemblant des déchets, en assemblant des efforts personnels, des investissements affectifs, et reconstituant des vies brisées par la pauvreté, par la migration, la violence, la drogue.
La précarité des lieux comme Rio Alamar, nous montre aussi la propre
précarité de la condition urbaine de Tijuana, mais en même temps, les
efforts des personnes pour tout recommencer à chaque fois que la rivière
l’emporte, nous dit beaucoup sur la matière de quoi ces villes sont
faites. Le désir d’une vie meilleure comme dit Lourdes est plus fort que
n’importe qu’elle inondation.

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