Sandra Parvu

La Forme d’une ville

Boyle Heights : Notes de terrain périphériques

21 mai 2010 | Carnet de terrain Los Angeles

Lorsque la ville de Los Angeles célèbre le centenaire de sa fondation en 1881, sa superficie, à une centaine d’acre près, est la même que celle de la petite colonie de pobladores que le Gouverneur Felipe de Neve avait établie cent ans auparavant autour de la vieille plaza, qui depuis a été abandonnée et sur les frontières de laquelle les voitures et les tramways filent aujourd’hui à toute vitesse.

Au commencement du boom immobilier de 1887, les citoyens avaient ponctuellement dépassé les frontières de la ville, mais la majorité des terres au-delà de ses limites étaient tenues par des propriétaires fermiers. Le lieu connu sous le nom de Vernon, au sud de la rue Jefferson et qui se prolonge jusqu’au sud de l’avenue Slauson, était réservé à la culture fruitière – oranges, pommes, pêches, poires et raisins.


Ce n’est qu’à la fin du dix-neuvième siècle que la ville commence sa véritable expansion. Le premier ajout consiste en l’annexion de Highland Park, une étendue de terre se trouvant au nord-est de la ville. L’annexion est entérinée en 1895 par un vote auquel participent les deux partis concernés. Au même moment, la ville essaie d’annexer la ville de Vernon au sud et une portion de l’Université à l’ouest. Cette tentative se solde par un échec dû à des luttes internes et une population effrayée par les taxes de la ville. Un autre vote se tient en 1896. Il laisse de côté Vernon et annexe des parcelles à l’ouest et au sud-ouest de la ville. C’est la plus grande annexion jamais tentée comprenant plus de 26 km2. Les deux étendues sont connectées par un lacet de terre large d’une trentaine de mètres afin de rendre leurs surfaces contiguës.

A la fin du siècle, la ville fait une pause dans l’absorption de nouveaux territoires. Les hameaux plus denses avaient déjà été annexés et aucune demande ne provenait de la part de propriétaires fermiers qui n’avaient nulle envie d’être soumis aux taxes de la ville. Les dernières années du siècle représentent une période de déprime financière. La croisade du free-silver démoralise les marchés, la guerre avec l’Espagne alimente cette déprime et deux années de sécheresse avaient mené les fermiers au bord de la faillite. Le début du vingtième siècle rompt avec cette morosité. L’argent abonde à nouveau et les taux d’intérêts sont bas. Toutefois, l’expérience des anciens résidents comprenant le dernier boom immobilier les rend prudents à l’égard de nouveaux projets. Ce sont les nouveaux venus qui commencent à investir. Les valeurs immobilières progressent. De grands projets s’annoncent. La construction de l’aqueduc de la rivière Owens transformerait Los Angeles en une ville industrielle et le canal de Panama en ferait la plus grande ville portuaire du sud. Les villes de San Pedro et de Wilmington se partagent toutefois et pour l’instant le contrôle du port. Leurs intérêts sont bien établis par de longues années d’une domination incontestée. Les villes sont en possession d’une grande partie du front de mer des deux ports. Mais, elles ne sont pas financièrement en mesure de développer le port de manière à accommoder le volume de transport maritime une fois la construction du canal de Panama achevée.


Le problème à résoudre réside en ce que Los Angeles prenne possession du port. Elle peut étendre ses limites à celles de villes côtières, mais cela ne lui donne pas pour autant accès au port. Le seul plan envisageable est de consolider les trois villes en un Greater Los Angeles, mais cette option est exclue par le fait que leur territoire n’est pas contigu à celui de la ville de Los Angeles. L’avocat de la ville résout finalement le problème. Selon ses conseils, le Conseil de la ville annexe par vote en 1906 le célèbre lacet qui relie Los Angeles à Wilmington et San Pedro. Le « lacet de chaussure » consiste en une bande de terre d’environ 500 mètres. Mais, les villes portuaires n’étaient pas contentes à l’idée d’être absorbé par l’arrière-pays. Etant hostile à cette union, le « lacet » reste dénoué. En août 1909, après trois années de négociations ardues, la campagne politique prévue à cet effet porte enfin ces fruits et Los Angeles réussit à rassembler assez de votes dans les villes de Wilmington et de San Pedro pour obtenir leur annexion. Los Angeles devient une ville portuaire ou peut-être, pour décrire la situation avec plus de précision, une ville avec un port.

La ville suivante à déposer sa candidature fut celle de Hollywood. Elle est admise par consolidation en début d’année 1910. Elle est suivie de près par East Hollywood et Ivanhoe. Puis vient une accalmie. Deux ans passent sans aucun ajout territorial. Une tentative est faite en 1911 dans le district connu sous le nom d’Arroyo Seco. L’annexion échoue à cause de banlieusards qui préfèrent se gouverner eux-mêmes. Un autre vote se tient en 1912 au cours duquel la ville réussit cette fois à annexer ce même district. En 1915, 400 km2 de la vallée de San Fernando sont annexés.

Au cours de tout le processus de transformation par annexion et consolidation, la frontière est de la ville reste inchangée. Elle reste celle que le Gouverneur Felipe de Neve avait désignée un matin de septembre en l’an de grâce 1781. Par les divers annexions et consolidation qui ont augmentée sa superficie, Los Angeles a perdu la symétrie qu’elle possédait au temps du pueblo. L’extension d’une langue de terre au nord-ouest, la protubérance de sa frontière à l’ouest, ainsi que le lacet de 500 mètres et long de 20 km qui la relie vers le sud aux villes portuaires, contribuent à ce qu’il n’y pas de terme géométrique pour décrire sa forme. Il n’y a pas non plus de forme animalière ou végétale à laquelle elle puisse être comparée.

James Miller Guinn, A History of California and an extended History of Los Angeles and its Environs, Historic Record Co., Los Angeles, 1915, vol. I, pp. 361-365.