Sandra Parvu

La classe moyenne noire, retour à Inglewood

Boyle Heights : Notes de terrain périphériques

19 décembre 2010 | Carnet de terrain Los Angeles

A propos de l’entrée du 13 juin sur le réinvestissement par une classe moyenne noire de quartiers pauvres également noirs de Los Angeles et des divergences d’intérêts et tensions qu’il provoque, voici la traduction d’un passage du livre de Mary Pattillo, Black on the Block. The Politics of Race and Class in the City (The University of Chicago Press, 2007), qui rend compte d’une enquête sociologique qu’elle a menée à North Kenwood-Oakland, Chicago à la fin des années 90 :

Quand La Bourgeoisie noire fut publiée en 1957 par le sociologue Franklin E. Frazier, son but était d’exposer l’obsession de ce groupe avec la « lutte pour le statut ». Cette ambition était vouée à l’échec, écrit-il, en raison du terrain économique faible sur lequel elle s’appuyait. Frazier a écarté cette classe pseudo-moyenne noire, car, selon lui, elle « subsist[ait] outre des miettes de philanthropie, des salaires des fonctionnaires, et de ce qui pouvait être tiré des revenus maigres des ouvriers noirs ». Pourtant cette fable pitoyable de la richesse a réussi à faire croire que les représentants de la bourgeoisie noire vivaient comme des rois. Ils ont créé, dans les mots de Frazier, un « monde d’illusion » dans lequel les privilèges de la vie de société importaient plus qu’une éducation ou une conscience politique. Ceci est la direction générale des arguments de Frazier, mais ce n’est pas de cette lecture que je tire mon utilisation de son terme « bourgeoise noire ». Enterrés sous la critique virulente de ces attitudes et agissements de la classe moyenne noire, trois points mis en avant par Frazier sont d’une utilité particulière pour l’étude de North Kenwood-Oakland. D’abord, il explique que la bourgeoisie noire a adopté des manières qui la distingue des noirs pauvres. Dans ses mots, la bourgeoisie noire avait été « déracinée… de ses traditions raciales, ou, plus spécifiquement, de son contexte folklorique ». Tandis que « déraciné » est un mot un peu fort, il est néanmoins impossible d’ignorer la distance comportementale entre la bourgeoisie noire et les « gens » de North Kenwood-Oakland. Les différences de style de vie dans le quartier sont au cœur de beaucoup de conflits, et les nouveaux venus sont résolus à faire changer les comportements de leurs pauvres voisins.

Les deux autres points importants de Frazier concernent le positionnement politique de la bourgeoisie noire. Frazier défend l’idée selon laquelle la classe moyenne noire « servirait deux maîtres » et aurait une « vision rigide de la classe moyenne ». Les deux maîtres sont l’électorat noir qu’ils doivent représenter et conduire et « les classes aisées de la communauté blanche » qu’ils doivent servir. « En tant que leader », écrit Frazier, « l’homme politique noir tente d’accommoder les exigences des masses noires à ses propres intérêts qui sont liés à la machine politique blanche ». A la fin, conclut-il, la bourgeoisie noire prend fréquemment le parti des intérêts non-égalitaire de l’élite blanche à laquelle il s’est allié. De plus, même lorsque les leaders de la classe moyenne blanche ne jouent pas un rôle d’intermédiaire entre ses deux maîtres, ils promeuvent leur propre ordre du jour, parfois au détriment de l’impact négatif qu’il peut avoir sur un autre groupe d’Afro-américains. Frazier étiquette ce phénomène comme une agression de la classe moyenne noire. Les différences de style de vie soulignés par Frazier, la politique de l’intermédiaire et les intérêts idiosyncratiques de la classe moyenne influencent profondément Black on the Block, mais je critique aussi vivement les diatribes hypercritiques de Frazier, plus particulièrement ses affirmations décrivant la bourgeoisie noire comme « dénuée de racines culturelles » et comme ayant « rejeté son identité » noire.

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