Sandra Parvu

La dimension privée du logement public à Estrada Courts

Boyle Heights : Notes de terrain périphériques

14 juillet 2010 | Carnet de terrain Los Angeles


Les deux femmes assises sur le muret blanc bavardent. Je me ballade avec Ricardo dans Estrada Courts : 400 unités de logements construites par l’Etat au début des années quarante tout au sud de Boyle Heights. Au moment de la prise de vue apparaît une troisième amie. Les femmes regardent l’amie, mais l’amie regarde l’appareil. Ricardo m’explique qu’elle ne sait pas si elle peut faire partie de l’image et les femmes l’encouragent à venir les rejoindre. Il y a renversement de situation. D’abord, je veux documenter cette occupation informelle et temporaire d’un espace ouvert, en apparence public (je reviendrai sur l’utilisation du mot dans ce contexte), mais je ne veux pas m’immiscer dans l’intimité des deux femmes, c’est pourquoi je leur demande l’autorisation. Ces dernières acceptent et ce qui rentre dans le cadre de l’image devient à ce moment un autre espace temporairement privé que paradoxalement les autres résidents ne se sentent pas en droit de pénétrer. Ricardo me raconte que les soirs où les parents se retrouvent pour faire une partie de foot, les bouteilles de bière sont soigneusement alignées sur ces mêmes murets blancs. Les enfants jouent au foot sur les pelouses qui ne sont pas encerclées de murets et les parents jouent à côté, sur de plus petites pelouses mais qui ont des murets. Il me dit aussi qu’en fin d’après-midi l’espace entre les immeubles devient très animé par le jeu, les barbecues et les femmes qui s’arrêtent pour bavarder.


A Estrada Courts, les bâtiments sont parallèles les uns aux autres et les espaces intermédiaires alternent entre les pelouses ouvertes et des passages d’accès aux unités, fortement structurés par des cordes à linge implantées perpendiculairement aux façades et qui par leur ancrage au sol font de tout évidence partie du projet institutionnel. Ricardo me dit : "ce sont des tendedores, on les voit partout dans ce type de quartier". J’apprends par la suite qu’elles ont été supprimées des quartiers plus chics de la ville, car elles sont un signe de pauvreté et qu’il y a même des Housing Authority dans d’autres villes qui ont interdit leur utilisation dans un effort de rehausser la valeur de leur propriété. Ici, les cordes à linge produisent des barrières visuelles temporaires (mais non spontanées puisque l’espace a été formellement réservé à cette utilisation) qui forment des espaces semi-privés en prolongation avec l’intérieur des unités de logement.


Mais, leur relation à la façade varie et ne produit pas toujours cet effet. Dans la photo ci-dessus, prise dans un autre ensemble de Boyle Heights (William Mead Homes) les cordes à linge coupent l’espace entre les façades en deux. A Aliso Village, qui a été démoli à la fin des années 1990 et remplacé par Pueblo del Sol, les tendedores était circulaires et à l’écart des façades. Ils ne produisaient par conséquent pas un effet d’enceinte.


A l’inverse des cordes à linge, il y a devant certaines unités des beaux jardins de fleurs. Les barrières blanches qui les délimitent sont souvent mal ancrées et lorsqu’elles penchent c’est la végétation qui les soutient plutôt que le contraire. Cet empiètement des plantes sur la pelouse tiennent lieu d’un autre type d’occupation de l’espace, qui tout en étant aussi informel que les femmes assises sur le mur est néanmoins pérenne.


Sur chaque façade d’immeuble se trouve un panneau sur lequel est écrit : No trespassing. En lisant la section du code municipal de la ville de Los Angeles citée sous l’injonction interdisant l’entrée sur la propriété, j’apprends que les espaces que je considérais publics appartiennent à la Housing Authority et de fait tiennent du domaine privé. Techniquement, seuls les résidents ont le droit d’y pénétrer et de les utiliser en accord avec les règles imposées par la ville qui en est propriétaire. Il reste néanmoins différents degrés d’appropriation de l’espace par les habitants de façons plus ou moins légale et selon des temporalités différentes. La loi qui implique l’obtention d’une autorisation pour pénétrer ces espaces ne semble pas être mise en vigueur.