Sandra Parvu

Les frontières négatives I

Boyle Heights : Notes de terrain périphériques

15 septembre 2010 | Carnet de terrain Los Angeles

Le périmètre de construction de Pueblo del Sol a la forme d’un arc de cercle de 90 degrés. L’arc est formé par le talus d’une autoroute qui surplombe le site d’environ deux mètres et les deux rues qui se croisent à angle droit sont du nord au sud, Mission Street constituée entièrement de parcelles industrielles, et d’est en ouest, First Street. Dans "Nommer les rues", la First Street est décrite comme un axe qui sépare la partie sud de la partie nord de la rue (pratique courante aux Etats-Unis plus connue, par exemple, à New York où le Central Park sépare la numérotation est de celle ouest de la rue). Avec l’arrivée de Pueblo del Sol, cette consistance a été rompue.


Andrew, l’un des architectes à avoir participé au masterplan du nouveau quartier me présente le parti pris de l’équipe de la façon suivante : "Les limites donnaient une dimension négative au site [negative edge condition, expression rare, plus fréquemment utilisée dans le domaine électronique]. Evidemment, on avait la 101 avec le bruit et tous les inconvénients d’une route à grande vitesse. Mission n’était pas non plus une rue avec laquelle on pouvait travailler, donc on avait besoin de sécuriser ces deux frontières."

En me promenant le long de Mission Street, je constate la séquence suivante : les maisons de Pueblo del Sol sont protégées par une barrière dissuasive (à hauteur du torse et transparente) et séparée du trottoir par un petit talus. Le trottoir est dessiné par sa bordure, mais sa surface est étroite et non pavée. Ensuite, parking en bande, route à quatre voies, parking à nouveau, trottoir pavé, cette fois, et façades aveugles de bâtiments industriels. Cette technique rappelle celle de rues en limite de quartiers-citadelles, tel Bel Air, qui ne sont équipées de trottoirs que de leur ’côté pauvre’ rendant ainsi tout promeneur ’côté riche’, suspect.


Ci-dessus, Pueblo del Sol vu depuis la First Street. Tony, le représentant des promoteurs pour lesquelles les architectes ont développé leur plan, m’avait expliqué que "le but n’était pas de construire une gated community, qu’il ne s’agissait pas d’être ségrégué du reste de la communauté, et comme il y avait une autoroute d’un côté et un site industriel de l’autre, il était important de s’ouvrir du côté de la First Street." Mais, au cours du projet, les parcelles bordant la rue et destinées à une utilisation commerciale sont réclamées, puis achetées, par le Ministère de l’Education à l’OpHLM pour y construire une école secondaire. Lors d’une promenade, Tony, qui est attaché aux détails, me montre la vigne qu’ils ont planté au pied du mur de 3 mètres de hauteur qui sépare les terrains de sport de l’école de la First Street. "Un jour, tout sera vert. Ca aide à adoucir ce bord un peu dur, et puis c’est aussi pour les graffitti." Lorsque je lui demande pourquoi on ne peut pas voir l’école depuis la rue, il répond que la plupart des écoles essaient de maintenir une séparation entre leur périmètre et le domaine public de la rue pour des raisons de sécurité."

Quelques mois auparavant, c’est Ricardo, un des social organizers du quartier, qui avait attiré mon attention sur ce mur : "Tu vois, lorsqu’ils ont redessiné le quartier ils disaient ’on essaie d’éliminer les gangs’ mais tout dans leur design formalisait cette violence potentielle. Le mur, c’est pour éviter les drive-by shootings. Ca fait vingt ans qu’on n’a plus eu ça, mais la peur reste. Le mur rend visible cette peur."

L’une des raisons d’aller voir la directrice de la Utah Street School (cf. entrée du 8 septembre) était d’apprendre dans quelle mesure l’école qui se trouve au centre de Pueblo del Sol, mais dont le secteur scolaire va au-delà de ses limites, permet d’établir des liens entre les familles :

"La communauté de Pueblo del Sol est assez ségréguée, parce que lorsque tu traverses la First Street, juste de l’autre côté de la rue, tu as déjà des familles de la vieille école. Les familles qu’ils ont réussi à faire venir ici ont été passées au peigne fin. Les conditions du bail donnent beaucoup de sécurité à la communauté, parce qu’ils n’ont accepté que des familles sans casier judiciaire, et leur demandent de ne pas s’associer avec quiconque en aurait un. Ils ont vérifié les antécédents de chaque résident, parents et enfants, donc les gens qui vivent ici n’ont pas beaucoup de liens avec les anciens gangs qui se sont depuis longtemps établis dans le coin. Quand tu traverses la rue, c’est pas le cas. Donc, les habitants de Pueblo del Sol restent plutôt entre eux, je crois."

"Il y a la peur, parce qu’il y a la violence, tout spécialement de ce côté-là de la rue, aussi dans le parc où il y a la piscine [Pecan Recreation Center]. L’année dernière, il y a eu une fusillade, juste en face, en début d’après-midi. Donc, tu vois les habitants de ce côté-ci... Notre secteur ne va pas très loin, mais on a des familles qui envoient leurs enfants à l’école et qui vivent de l’autre côté. Et, comme ils sont ici, on essaie de les impliquer avec des soirées parents et des fêtes. Il y a des échanges qui se font, mais je sais que la plupart du temps, les parents d’ici ne laissent pas leurs enfants participer aux activités qui prennent lieu dans le parc de l’autre côté. C’est à cause de ça. En tout cas, c’est ce qu’ils me disent."

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