Olivier Boucheron, Monica Coralli, Maria Anita Palumbo

Liberté(s)

Carnet de terrain à Dakar

22 avril 2015 | Carnet de terrain à Dakar

A Dakar, des « Libertés » il y en a 6, toutes situées dans cette partie de la ville considérée jusqu’à récemment comme son extension nord, celle qui devait donner une allure moderne à la jeune capitale, et concrétiser le rêve du confort.
« Liberté » est un ensemble de quartiers construit par la SICAP, ancienne Société Immobilière du Cap Vert, aujourd’hui Société Anonyme à Participation Publique Majoritaire, créée en 1950 par le gouvernement français pour porter des projets immobiliers à Dakar. Construites à partir de 1953, les Cités SICAP ont participé à cette production de la ville par programmes d’habitat. Elles comprennent différents types de logements : très économiques, économiques, moyen standing et grand standing. Appartements et villas sont prévus pour de la location simple ou de la location-vente, ce dernier type de contrat permettant aux locataires d’accéder à la propriété.

Place du Jet d’Eau, 11h30. Nous sortons de notre premier rendez-vous au siège de la SICAP, une brochure de 1962 entre les mains ouverte à la page où est présentée une photo de la maquette du projet prévu pour le rond-point, accompagnée de ce commentaire : « Rond-point ‘Liberté’– 128 logements – Commerces au rez-de-chaussée ».
Qu’est-ce qui fait de ce projet une singularité ? Sûrement pas la seule présence de commerces ou de logements standardisés, mais la façon (ô combien novatrice, à cette époque-là, à Dakar) dont ils ont été combinés, superposés et organisés autour d’un rond-point. Ce rond-point était pensé comme une « centralité périphérique », point focal d’une nouvelle ville dans laquelle le « parti concentrique » avait été pris pour déployer le réseau viaire. Cette opération d’habitat s’est développée en plusieurs phases : tous les lotissements portent des numéros successifs et remplissent, les uns après les autres, les portions de l’hémicycle. Des places et jardins publics, où tout un chacun peut prendre l’air, se promener, jouer, ponctuent tous les quartiers. Les façades décrépies des bâtiments R+4 ou R+8 érigés autour de la fontaine monumentale du rond-point, aujourd’hui asséchée, contrastent avec les images du projet d’origine, échantillon exceptionnel et orphelin de la Modernité dans la capitale sénégalaise.

SICAP/Jet d’eau a été voulue par le président Senghor. Elle s’adressait à une certaine classe sociale, la classe moyenne intellectuelle, composée de fonctionnaires de l’Etat et d’étudiants. Ce « Jet d’eau » était la matérialisation d’une volonté, celle de célébrer l’Indépendance par la Modernité. Tout un programme politique et urbain tenait dans ce symbole !
Les cinq « grands immeubles » semblent, coté sud, encore incarner le rêve du modernisme tropical : les façades sont blanches, malgré la peinture écaillée, la géométrie est univoque, les nappes d’asphalte sont encore en place malgré les craquelures ponctuelles. En venant de l’avenue Cheikh Sidati Aïdara, dont le terre-plein central est animé par de nombreuses activités et où les équipements projetés ont été modifiés par la coutume locale, on a l’impression qu’une autre ville commence après le rond-point.

En traversant le rez d’un des immeubles vers l’intérieur de Liberté, vers son arrière place ensablée, nous ressentons un changement. Les façades arrières des bâtiments ont en effet une toute autre allure qu’à l’avant : les fenêtres sont partiellement murées, des murs en rez-de-chaussée sont aveugles, les claustras en nid d’abeilles des cages d’escaliers sont aujourd’hui pour la plupart obturés, ceux qui correspondaient aux buanderies, visiblement transformées en chambres, le sont également. Le linge sèche à l’extérieur, sur des fils tendus entre les barres, et noués aux troncs des quelques arbres rescapés.

Toujours entre les barres, les box destinés initialement aux voitures ont été transformés en ateliers artisanaux ; une mosquée a pris place, un centre de réinsertion sociale doté d’une école maternelle a été installé au pied d’une autre barre. L’effet de renvoi à des situations urbaines similaires en banlieue parisienne est immédiat. Le sable sous nos pieds nous rappelle pourtant que nous ne sommes pas dans n’importe quelle zone périphérique de n’importe quelle ville européenne, où l’on aurait décidé dans les années 60 d’urbaniser prioritairement ce morceau de terre.

Au centre d’une de ces arrières-places de soleil et de sable, surgit, verdoyant et impromptu, un jardin. Il est entouré d’une clôture au grillage orange, elle-même interrompue par un portail ouvert. De jeunes bougainvilliers commencent à courir le long des fils métalliques, et dès l’entrée, un fort parfum de basilic nous accueille. Ce jardin, composé en carrés, c’est la matérialisation d’une des actions de l’association Kër Thiossane, engagée dans le quartier dans un programme d’activités artistiques autour de la notion de « Bien Commun ». Aidé par quelques membres de l’association Jeunesse Citoyenne de la Sicap, Emmanuel, artiste français en résidence à Kër Thiossane, a commencé à travailler sur son « jardin artistique » dans le cadre de la Biennale d’art de Dakar de fin avril 2014. Un des premiers gestes, nous raconte Emmanuel, gants et instruments de jardinage à la main, a été celui de creuser le sol pour déblayer la couche de mauvais remblais jusqu’à atteindre la terre arable. L’association, de son côté, a dû s’organiser afin de concilier les avis des « acteurs locaux » – la Sicap, les habitants devenus propriétaires, les artisans exerçant dans certains rez-de-chaussée, la Mairie d’arrondissement et la Mairie centrale – qui affirmaient avoir un droit de regard sur ce qui se passe dans l’entre-deux.
Que penserait aujourd’hui Senghor, pour qui le rêve d’un Sénégal citoyen était justement incarné par le projet Liberté ? Ses vers ont d’ailleurs célébré à plusieurs reprises la liberté et ont demandé à ses compatriotes : « Quand vous aurez la liberté, qu’en ferez-vous ? »

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