Olivier Boucheron, Monica Coralli, Maria Anita Palumbo

Ndakaaru

Carnet de terrain à Dakar

20 avril 2015 | Carnet de terrain à Dakar

Vue du ciel
Il fut un temps où Dakar était peut-être encore le village de Ndakaaru, déformation possible de dëk raw, « la cité refuge » en wolof qui renvoie à l’idée d’une levée de sable hérissée de haies épineuses et protectrices enceignant un groupement d’habitat. Ou peut-être que l’origine du nom “Dakar” provient de dakhar, qui désigne le tamarinier, arbre très présent sur la côte dès le XVIe siècle. Ou alors, Ndakaaru n’est peut-être finalement que la transcription en wolof de « village de Dakar » (toponyme cité dès 1750 par le naturaliste Michel Adanson lors de son voyage au Sénégal) et la trace d’une réinvention locale du mythe de fondation de la ville.

Vu du ciel, Dakar n’est pas ensablée, les alizés ne font pas frémir les feuilles des tamariniers et autres acacias, aucun signe de vie ne vient perturber l’image de carte postale. Tout est immobile, figé dans cette Modernité qui semble avoir déployé sa grille et ses certitudes sur les aléas et les détours des anciens villages. Depuis ce ciel chargé d’embruns quand vient le soir, nous voyons donc Dakar, rêve climatique du projet colonial, sise sur son promontoire, son « plateau ». À l’horizon occidental de la presqu’île, le flou de l’image aidant, le damier orthogonal apparaît comme plus lâche.

Regardons de plus près : la grille déployée sur le territoire de la presqu’île du Cap-Vert par les services administratifs de l’état colon, et ceux de l’état moderne du Sénégal, est orientée nord-sud, mais les ombres projetées par les bâtiments nous indiquent leurs faibles hauteurs. Parfois certaines rues asphaltées obliquent légèrement ou s’évanouissent en impasses ensablées au cœur de grands îlots. Il semblerait que la ville se soit constituée par couches successives ; d’une première strate de lotissement par variation d’un modèle de maison sur cour jusqu’aux inflexions verticales des opérations immobilières contemporaines, en passant par tous les bricolages qui ont peu à peu rempli les espaces libres et tissé un espace social, là où, originellement, il n’était conçu que pour être fonctionnel. Mais à y regarder de plus près, à hauteur d’homme(s), la vérité se dérobe ; la lecture stratigraphique a priori évidente se brouille, l’apparente clarté de la vue aérienne ne l’est plus vraiment, et finalement même la grille encore perceptible d’en haut, s’évanouie. Rien ne se succède et se distingue, les contours et les limites s’enchâssent et s’effacent. On ne sait même plus si les acacias surgissent d’un sol éventré ou sont plutôt peu à peu encastrés dans le béton des nouveaux enclos.
Difficile de comprendre l’équivoque si l’on ne décrit pas soigneusement tout ce qui nous apparaît, si l’on ne décrit pas en passant par le sol, en s’aplatissant tel un varan des savanes. Il faut démêler les lignes des dispositifs et des systèmes, effectuer le travail de terrain. Passer par le rez-de-ville, et décrire soigneusement le faciès des couches, des strates, le faciès de la ville. Sur place, telle est notre première et principale tâche.

Vue de la mer
En observant maintenant Dakar de plus loin, depuis le large et dans l’histoire, en circumnaviguant d’Est en Ouest le long de cette presqu’île vaguement triangulaire (si l’on considère comme sommets le Cap Manuel au Sud, la Pointe des Almadies à l’Ouest et le village de Camberène au Nord), il est possible de retracer le début de l’histoire de Dakar.

Derrière nous, un paysage structuré : Gorée.
En 1757, cette île, revenue depuis peu aux Français après des luttes qui avaient vu Hollandais, Portugais, Anglais et Français s’affronter, était fortifiée et les constructions en dur, après deux siècles de plans dressés dans le but d’ordonnancer la voirie, d’aligner les constructions et de réglementer le sol, commençaient, enfin, à remplacer les paillotes et les enclos.
Le Gouverneur de Gorée préférait l’isolement vis-à-vis des « indigènes » et l’ouverture commerciale vers le grand large à la terre ferme. En effet, la réticence générale à s’installer sur le continent avait pour origine d’anciens échecs dus à l’idée qu’il s’agissait d’une « terre des fièvres et de la barbarie » (Mahé 1958).

Devant nous, à la même époque, on aperçoit seulement quelques villages épars dans un paysage verdoyant. Ces villages ce sont, au milieu du XIXème siècle, les penc des lébous, les « guerriers belliqueux » (lubu) devenus pêcheurs qui contrôlaient la presqu’île du Cap-Vert en prélevant des taxes, les « coutumes », sur les caravanes qui traversaient leur territoire et s’acheminaient vers Gorée. Douze de ces penc étaient situés sur le promontoire rocheux qui surplombait l’océan. Mais en 1765 le gouverneur de Gorée acquiert auprès du souverain local, le Damel du Cayor, ce qui commence par être nommé, sur les cartes de l’époque, le « village de Dakar » et les îles des Madeleines.
Cette annexion, voulue dans un premier temps pour faciliter les échanges commerciaux sera, quelques décennies plus tard, chargée d’enjeux bien plus importants : le déplacement de l’administration coloniale de l’île à la nouvelle ville de Dakar, territoire côtier lui faisant face, deviendra une évidence.
Cette adjonction paradoxale d’un morceau de continent à un comptoir insulaire, est, à l’époque, à la mesure de la situation périphérique et paradoxale de la presqu’île de Dakar par rapport à une puissance coloniale qui se développait à partir d’autres centres, ceux de Saint-Louis et de Rufisque. Cette situation « excentrée » a d’ailleurs longtemps entravé le déploiement de Dakar alors que cette ville présentait les conditions les plus favorables, et ce à tout point de vue, pour devenir une capitale.

Cependant le chemin, entre ce premier acte de reconnaissance et le début d’un véritable développement de la ville, durera près d’un siècle. Aux environs de 1820, la Société Coloniale et Philanthropique avait tenté, sans succès, de s’implanter sur le continent à partir de la Baie de Hann. En 1821, un certain Baudin (qui a donné son nom au puits, aujourd’hui disparu, situé sur la place de la gare, la Fontaine Baudin) débarque dans la même baie et s’y installe pendant une décennie, vivant de cultures maraîchères, au contact des habitants d’un village de pêcheurs lébous (Mahé 1958).
Le premier établissement qui apparaît sur les cartes est une mission catholique et date de 1846. Puis, toujours dans la baie de Hann une première escale maritime sera implantée. Ses extensions successives durant les décennies suivantes correspondent d’ailleurs à l’emprise du port actuel de Dakar. Une décennie plus tard, le plan dessiné par Pinet-Laprade définira les grandes lignes de la première trame urbaine. Il contiendra pendant une vingtaine d’années tout le développement de la ville. Cette trame, orientée nord-sud, se projette de la Pointe de Dakar à la gare et du rivage à la place Protet, du nom de l’ancien contre-amiral Auguste-Léopold Protet, officier de la marine français considéré comme le fondateur de la ville de Dakar. Cette place deviendra ensuite celle de l’Indépendance. En parallèle à la création de la trame cadastrale, une zone d’une largeur de 81 mètres délimitée tout du long du périmètre côtier (Sinou 1993) permettra de servir de réserve foncière pour la réalisation des édifices publics. Après l’inauguration de la voie ferrée reliant Dakar à Saint-Louis en 1884, le développement de la ville s’accéléra, particulièrement dans l’espace entre la gare et le port, peuplé progressivement par des cheminots et des commerçants, qui constituera le premier noyau de la nouvelle agglomération. Ce n’est finalement qu’en 1904, lorsque Dakar deviendra la capitale de l’AOF et que le siège du Gouverneur général sera transféré de Saint-Louis à la presqu’île du Cap-Vert, qu’il s’avérera indispensable d’édifier tous les équipements associés au nouveau statut de la ville. Seront ainsi construits successivement : à l’Est, le Palais du Gouvernement Général et l’Hôpital militaire, au Sud, les quartiers d’artillerie Borgnis-Desbordes, à l’Ouest, la caserne Gallieni accueillant le corps des tirailleurs sénégalais, et enfin, sur la pointe de Dakar, les états-majors de l’Armée coloniale (Mahé 1958).

En achevant notre circumnavigation vers le nord de la presqu’île, les villages lébous, encore présents, sont la trace de ce qu’ils étaient à l’époque. Au fur et à mesure que l’entreprise coloniale s’organisait en étendant son emprise spatiale, la société lébou, par un mimétisme troublant, prenait de plus en plus la forme d’une « république », au sens que lui donnait la France de la Belle Epoque. Les Lébous créèrent ainsi une organisation en miroir par rapport à celle de leurs nouveaux « voisins », tout en étant capables de se saisir de l’opportunité coloniale pour consolider leur propre système politique et spatial et en protéger l’autonomie. Ces villages lébous ont à plusieurs reprises dans l’histoire de Dakar été des lieux d’accueil, voire de refuge, pour les habitants déplacés (de force) pour laisser libre l’avancée de l’urbanisation, voulue par les Français, du Sud au Nord de la presqu’île.

Mouvements intérieurs
Nous pouvons raconter une autre étape de l’histoire de Dakar à partir de l’intérieur ; l’intérieur de la presqu’île, qui, par essence, est limitée et a toujours contraint le développement de la ville.
Depuis la première installation coloniale, s’est joué sur ce territoire, un véritable jeu de taquin, puis par la suite, de dames, qui a produit Dakar, et son double.
Le premier de cette succession de mouvements a été déterminé par l’installation de la ville coloniale sur le Plateau, ce qui a amené à la dispersion des penc lébous présents avant la venue des Français. Non sans opposer une certaine résistance, les habitants de ces villages ont été pour la plupart forcés à s’installer ailleurs : ils ont ainsi rejoint d’autres villages lébous, situés toujours sur la presqu’île mais plus au nord, tels que ceux de Yoff, Ouakam et Ngor.
Le deuxième mouvement fondateur de la ville a eu lieu en 1914, avec la création du premier « double » de Dakar. En effet, prenant pour prétexte une épidémie de peste, l’administration coloniale décida de créer une « ville indigène » séparée du Plateau par une zone non aedificandi d’un kilomètre de large qui faisait office de cordon sanitaire. Il s’agissait là d’une seconde ville planifiée à dessein, à l’emplacement d’un village lébou. Une partie des « autochtones » qui étaient employés par les autorités coloniales comme main d’œuvre, notamment pour la construction des premiers équipements et infrastructures coloniales, ou comme personnel administratif subalterne, vinrent peupler ce double de la ville des blancs, la Médina, alors que dans le même temps la plupart des autres dakarois continuaient d’habiter les fragments du « vieux Dakar », nichés dans les interstices et les marges de cette ville officielle en train de se faire.
En réalité, cet acte de séparation sera parfois contrarié par la résistance des habitants des vieux quartiers qui feront valoir la propriété d’un titre foncier afin de rester sur place. La Médina accueillera ainsi surtout les migrants récents et les citadins n’ayant pas de titre foncier, alors que les habitants africains du Plateau seront obligés de construire « en dur » pour pouvoir y rester.

La première comme la deuxième guerre mondiale marqueront des arrêts dans les travaux d’aménagement urbain. Cependant l’entre deux guerres est une période déterminante dans la transformation de la ville, par la décision des autorités coloniales de re-dessiner son système viaire. Le plan d’urbanisme de 1927, le premier à être appliqué avec rigueur, imposera en effet à tout Dakar seulement deux types de voirie : des avenues de 20 mètres de large et des rues résidentielles de 10 mètres. Ce recalibrage des systèmes de circulation urbains produira un autre déplacement d’habitants vers les périphéries immédiates du Plateau.
Entre temps la ville se sera développée par l’affluence des populations rurales locales et coloniales étrangères. D’une part, la ville devient un lieu d’installation par liens familiaux (Tall), familles qui portent en elles le savoir-faire des groupements villageois et, d’autre part, elle devient le lieu de résidence de militaires et des fonctionnaires, ce dont témoignent les villas de style Liberty installées sur la frange sud du plateau.
Au lendemain de la deuxième guerre mondiale, l’administration coloniale s’attaquera aux quartiers dits « spontanés », organisés dans les « creux » de la trame coloniale et des emprises de ses grands boulevards, dans les extensions et les débordements de la « ville indigène », dans les morceaux de ville aux allures (trop) villageoises.
À partir des années 50, l’administration coloniale se dotera successivement de deux sociétés d’état, la SICAP et l’OHLM, créées dans le but de bâtir le Dakar moderne à partir de la réalisation de quartiers entiers de logements sociaux. La SICAP interviendra pour l’essentiel dans des zones non bâties, l’OHLM, s’occupera d’opérations qui impliquent des procédures d’indemnisation ou de relogement. Ce mouvement, centrifuge et ramifié, s’accélèrera dans la période des années 70-80 jusqu’à constituer encore aujourd’hui, le principal moyen de production de la métropole.

Ce processus, basé sur le déplacement des populations, a également généré une mobilité des toponymes qui alimenta le principe du double : certains habitants concernés par les transformations de leur quartier furent relogés sur place, et le nom du quartier resta le même en lui associant soit le nom de la société immobilière qui réalisa le lotissement, soit le nom de la localité. D’autres déguerpissements donnèrent lieu à la création de nouveaux quartiers périphériques qui transportèrent avec eux le nom du quartier d’origine associé, parfois, à celui de la localité nouvellement créée.



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