english

Projet scientifique

Pour une approche anthropologique de la transformation urbaine

Un débat a été ouvert à partir des années 1990 par l’anthropologie des mondes contemporains autour de la distinction entre une « anthropologie de la ville » et une « anthropologie dans la ville ». Cette dernière, dans la filiation aussi de l’école de Chicago, s’occupe principalement des groupes sociaux ou ethniques dans la ville. D’autres, en revanche, ne conçoivent plus la ville comme un objet scientifique en soi, mais comme un contexte épistémique spécifique qui produit des objets scientifiques et des concepts. Forts du savoir que ces différentes approches ont produit sur la ville, il nous semble important aujourd’hui de se positionner autrement. Nous proposons de développer une anthropologie de l’urbain dont l’objet de recherche n’est plus la ville au sens strict mais aussi tout ce qui désormais dépasse ses limites administratives et historiques. Les effets de l’urbanisation accrue du monde nous obligent à repenser les anciens cadre et à les re-questionner. L’urbain, n’est plus un simple cadre des interactions d’un groupe étudié, une scénographie, ni un contexte épistémique abstrait, mais un processus matériel et symbolique où les espaces et les temps sont continuellement imaginés, racontés, négociés et projetés par les gens qui les habitent, par ceux qui les conçoivent et les administrent dans un jeu de contraintes conjoncturelles (matérielles, politiques, économiques, etc.).
Notre ancrage dans une école d’architecture et dans l’anthropologie de l’espace, qui a caractérisé la recherche de ce laboratoire depuis sa naissance et pendant les deux premières décennies de son existence (80-90), nous a permis de choisir l’héritage d’un savoir-faire avec cette « matérialité » qui est l’espace, de nous mesurer au « concret » qui porte étymologiquement l’idée de croître ensemble (cum-crescere). Ainsi, nos objets de recherche sont considérés du point de vue de la matérialité des espaces, des pratiques, et des corps, dans leurs articulations avec les représentations, les sens, les valeurs symboliques qui leurs sont attribués individuellement et collectivement.
Du point de vue de l’architecture, en tant que discipline, nous considérons la transformation urbaine comme un processus dont la production physique de l’espace n’est qu’une des composantes. Ainsi l’observation fine de l’espace urbain en train de se faire s’associe, dans une démarche critique, à une ethnographie et une analyse du jeu d’acteurs (habitants, concepteurs et decideurs) qui co-participent à différentes échelles à la transformation urbaine. L’héritage qui compose notre démarche vient non seulement des sciences humaines mais aussi d’une tradition urbanistique précédente et alternative au mouvement moderne, qui voit cette analyse complexe, interdisciplinaire et expérimentale, de la ville comme une partie intégrante du projet.

Les processus matériels et les discours qui transforment les territoires sont si entrelacés qu’il est nécessaire de les analyser conjointement pour en appréhender la complexité et les interdépendances. Apprendre à regarder et à décrire la transformation urbaine est devenu l’un de nos défis majeurs sans pour autant nous accrocher à nos habitus disciplinaires (sans non plus, pour cela, renoncer à nos propres outils), afin qu’un nouveau regard et un langage commun puissent surgir et devenir opératoires. Ainsi, l’élaboration d’une approche transdisciplinaire est devenue l’une de nos nécessités scientifiques qui s’est traduite dans la construction d’outils conceptuels et méthodologiques permettant d’appréhender de manière dynamique la transformation dans l’articulation de ses échelles spatiales et temporelles.
Mettre l’accent sur la transformation urbaine revient à appréhender le monde comme un espace incertain, révélateur des processus macro et micro qui traversent la société « en train de se faire » : trois moments se croisent, la « ville héritée », la « ville actuelle » et enfin la « ville projetée » qui se confrontent constamment avec leurs horizons. Explorer le « faire de la ville », veut dire s’empêcher de choisir l’un de ces trois temps mais, au contraire, les travailler ensemble, les recomposer même anachroniquement, pour en comprendre leurs articulations dans les processus de construction matérielle et imaginaire.

Cette approche se base sur une forme d’intelligence « artisanale » d’appréhension du monde, qui met en tension les « petits gestes », les matériaux recousus avec des savoirs en train de se faire. Selon nous, fabriquer une pensée passe aussi par un « empirisme impertinent », comme manière de mettre toujours à l’épreuve nos certitudes.