Luís Lopez, Piero Zanini

Réné Peralta « Tijuana est un acte illicite d’urbanisme »

En-quête autour d’une frontière et de son architecture

Vendredi 30 mars 2007 | Carnet de terrain Mexique/Étas-Unis

Nous nous rendons au studio de René Peralta. René est l’un des jeunes architectes les plus reconnus de Tijuana. Avec Fiamma Montezemolo et Heriberto Yepez, il vient de publier un livre mi-ironique, mi-sérieux, sur Tijuana « Aqui es Tijuana/This is Tijuana ». Précisément pour parler de ce livre, ainsi que de ses projets, nous l’avons rencontré.

Contacter René Peralta n’est pas difficile. Il est connu, et son livre se vend bien. Abraham Cabrera, nous met rapidement en contacte avec lui. Deux ou trois appels plus tard, nous arrivons à l’agence. René nous reçoit avec un air sérieux. Dès que nous lui posons la question sur sa conception de l’architecture « frontalière », il nous répond : « Il n’y a pas d’architecture frontalière. Ce qui existe c’est le mur ».

La conversation se centre alors autour de la définition de ce qui constitue la frontière, et son impact sur le développement de la ville. Frontière « Moi, je me suis intéressé à Tijuana pour la raison qu’elle fut créée par le mur, par la ligne. Je ne me suis jamais intéressé à la question du mur. Je me suis intéressé à la ville que le mur a créée. Les dernières années, Tijuana a atteint sa masse critique, on peut le dire comme ça. Il est impossible de croître vers le nord… L’expansion de la ville est vers l’est. Nous sommes en train de créer une fragmentation de la ville. Nous arrivons à une situation dans laquelle la ville est en train de se diviser. Ce qui avant était en périphérie maintenant est presque au centre de la ville. L’est de la ville est nommé maintenant comme « La nueva Tijuana ». Cette zone a presque 1 million d’habitants. Cette zone a ses propres espaces et idées culturelles ».

« Pour moi le mur est intéressant, physiquement, je ne cherche pas un côté romantique. Je pense qu’à cause des dimensions politiques, se sont crées des conditions propres à la frontière et elles ont eu une influence sur la croissance de Tijuana. L’exemple le plus clair est le secteur de la Maquiladora où grâce à l’ALENA et aux conditions déjà existantes, des zones résidentielles ont commencée à se développer. Alors, je me suis intéressé à ces conditions qui existent grâce au mur. Alors, je m’intéresse à la ville que le mur a créé, plutôt qu’au mur en tant qu’espace artistique, urbain. »

La ville a créé le mur ou c’est le mur qui a créé la ville ?

« C’est le mur qui a créé la ville. »…

Qu’est ce que le mur pour toi ?

« Pour moi, cela représente beaucoup de choses parce que je suis né ici. Pour moi, le mur est un espace perméable. J’ai cette facilité. Je le traverse tous les jours. Je vis ici à Tijuana et je travaille là bas. Je suis citoyen américain, et citoyen mexicain. Je parle anglais, je parle espagnol. Pour moi, c’est facile. Pour d’autres personnes, 50% de la population de Tijuana ne peut pas traverser la frontière vers les Etas Unis légalement, c’est une barrière non seulement physique, mais psychologique. Alors pour moi, selon la position que j’adopte, le mur a différentes représentations. Il est toujours là »

« Je crois que le mur fait partie de la mémoire urbaine de Tijuana. Dans le sens qu’il a toujours été là, même s’il n’avait pas la même forme. Alors il fait déjà partie de la conscience. C’est un artefact urbain. Beaucoup de gens s’approprient du mur conceptuellement, beaucoup d’artistes utilisent le mur pour dire des choses. Du point de vue urbain, la croissance urbaine de Tijuana s’estompe dans le mur. Il n’y a pas d’espace public dans ces zones. Il y a des gens qui ont le mur comme l’un des éléments de leur jardin. Alors, s’établit une relation plus intime avec le mur, plus personnelle. »

« Avant les années quarante, le mur n’existait pas. Les personnes traversaient le sentier sans avoir besoin de passeport. Après, avec les conditions globales, la séparation entre les deux pays a commencé à se formaliser. Alors je crois que c’est là que la conscience de cette séparation commence à se croire. »

De l’autre côté de la frontière le mur est visible ?

« Cela dépend. Il y a de générations de tijuaniens qui ont des familles de l’autre côté et pour qui le passage est facile. Pour eux, aller dans les deux côtés, Tijuana et San Diego, ou Tijuana et San Ysidro, c’est la même chose, il n’y a pas de différence. Tu vois San Ysidro avant s’appelait « Tijuana California », et Tijuana était « Tijuana-Mexique ». Nous sommes les mêmes, nous sommes des deux côtés. »

Le mur est un objet architectural ?

« On peut penser que c’est un objet comme n’importe quel autre objet. Comme le mur de Berlin, ou je ne sais pas. Mais, au-delà de sa forme, c’est plutôt le programme du mur, ce à quoi sert le mur qui lui donne sa signification. Maintenant il n’y a pas qu’un mur, il y en a trois, il y a des murs que l’on pourrait définir comme invisibles car on a installé des senseurs. Alors il n’y a pas que le mur physique. On peut détecter les gens et les empêcher de passer avec ces systèmes. »

Notre conversation tourne autour de sa conception de l’urbanisme à Tijuana. Pour lui, la création de la ville est fondée sur des actes illicites. Depuis son origine, Tijuana est le résultat d’une ou de plusieurs violations de la loi.

« Cela c’est mon histoire de Tijuana. Chacun a sa propre version de Tijuana. Et ce que je veux dire par acte illicite, c’est que les développements urbains les plus importants de la ville ont toujours eu à avoir avec un acte illicite, où la population d’une certaine manière a profité d’un acte illicite.
Depuis l’origine de la ville, pendant l’époque de la prohibition, Tijuana profite des Américains pour développer des centres touristiques. Grâce aux Américains qui cherchaient à contourner les lois de leur pays, la ville commence à créer des espaces urbains. L’hippodrome, la Plaza de Toros. Si on continue, on voit comment s’est formé la Zone del Rio.
Dans les années soixante-dix, l’occupation sauvage fut éliminée et à sa place se produit un développement urbain que j’appelle la « mexicanisation » de Tijuana. C’est un modèle de développement urbain qui a plus à avoir avec le centre du pays, avec un modèle d’architecture « brutaliste », avec l’intention de faire connaître au tijuanien ses héros nationaux, avec des rotondes, des amples boulevards.
Après vient la canalisation du Rio Tijuana qui est comme une blessure que l’on couvre, une blessure qui coupe la ville en deux. Alors, l’idée que Tijuana est faite d’actes illicites vient de là. C’est un phénomène fort et agressif qui fait la forme actuelle de la ville »

Ce qui se passe aujourd’hui avec tous ces développements urbains, est aussi un acte illicite ?

« Ce qui se passe, tout cela est violent. Si l’on voit comment les immobiliers sont en train de faire des centaines et des centaines de maisons. Ils sont en train de couper la géographie, la topographie de la zone. C’est un acte violent. Il y a une relation violente entre la topographie et le développement de Tijuana. Par exemple, les lotissements irréguliers sont illegaux, mais là-bas à l’interieur même il y a des formes légales. L’immobilier utilise les lois de prescription de la possession des terrains pour acheter ou pour obtenir la propriété des terrains. Ils occupent les terrains et après des procès, les gagnent. Alors, il y a toujours, la ligne entre la légalité et l’illégalité c’est toujours poreux. Cela a toujours fait partie de l’identité de Tijuana. Qu’est-ce que les Gringos venaient faire ici ? Faire ce qu’ils ne pouvaient pas faire chez eux. Ils pouvaient rester toute la nuit, la prostitution, tout cela. Tijuana a eu toujours cette identité. Ce que je veux dire c’est que c’est une espèce de modus operandi du développement urbain, l’idée des actes illicites et de leurs conséquences urbaines. Ce que je veux dire c’est que même à l’intérieur de ces processus, des choses intéressantes sont sorties et que l’on pourrait les intégrer dans le développement futur de la ville. Au lieu de lutter contre ces actes illicites, nous devrions les utiliser en notre faveur. »
La conversation continue autour du développement urbain, de ses problèmes et de l’avenir de la ville frontière. Après quelques bières, le temps coule et il est l’heure de partir.

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