Luís Lopez (dir.)

Une ethnographie comparative des espaces transfrontaliers

Espagne - Maroc et Etats-Unis - Mexique

Coordination : Luís Lopez
Date : 2006-2009

Problèmatique

L’intérêt récent pour les frontières est en relation directe avec les processus d’intégration économique qui ont conduit à la constitution des espaces supranationales : l’union européenne et l’ALENA en sont deux exemples de premier ordre. La redéfinition des frontières internes et externes de ces espaces produit des réalités sociales fort contradictoires. La formation d’espaces supranationaux n’élimine pas les frontières, elle les situe plutôt au centre des échanges entre des populations socialement et culturellement différentes.

Les frontières sont étudiées fondamentalement à cause de leur rôle géoéconomique et géopolitique. Elles sont aussi des lieux de passage pour des populations en transit. Parallèlement à la mise en œuvre des accords permettant la circulation des marchandises et des capitaux, les gouvernements érigent des barrières à la circulation de la main d’œuvre. Depuis les années quatre-vingt-dix, le renforcement des obstacles à la circulation des migrants, a produit des phénomènes d’une extrême violence. On décompte plus de 4000 morts à la frontière entre l’Europe et l’Afrique du Nord depuis dix ans. Entre les Etats-Unis et le Mexique chaque année plus de 300 personnes meurent d’insolation dans les déserts ou noyées dans les rivières en essayant de s’introduire illégalement à la recherche du travail. En même temps que le gouvernement Clinton signait les accords de libre-échange avec le Mexique et le Canada, il mettait en œuvre les premiers barrages métalliques dans la région Tijuana-San Diego afin de arrêter, sans succès, le flux d’immigrants. La notion d’Europe forteresse prend forme au moment où on s’apprête à consolider l’intégration de dix nouveaux pays. Les images des immigrants africains essayant de traverser les barrières métalliques et les mailles électrifiées à Melilla, Espagne, rassemblent étrangement celles des immigrants latino-américains dans la frontière américano-mexicaine.

La réalité sociale des frontières est, cependant, loin de se réduire aux conflits dérivés de l’immigration illégale. La frontière n’est pas qu’une zone de séparation entre le Nord et le Sud. Elle est, dans certains cas, une région articulée à part entière. Les rapports complémentaires entre les populations des deux côtés sont plus importants, au moins dans l’échelle locale et régionale, que les différences et les conflits entre les pays. Ainsi, dans la région frontalière américano-mexicaine, plus de 250 millions de traversées ont lieu chaque année. Les habitants traversent la frontière dans les deux sens de manière quotidienne, malgré les strictes mesures de contrôle imposées par les autorités américaines après le 11 septembre. Du côté de la frontière hispano-marocaine, les habitants font aussi des traversées quotidiennes et une grande partie de la population de Ceuta et de Melilla est d’origine marocaine.

Les frontières constituent des lieux d’interaction entre des communautés appartenant à des sociétés et des cultures différentes. L’analyse de ces interactions et des pratiques culturelles des habitants frontaliers peut permettre de saisir des logiques sous-jacentes à la mondialisation et aux rapports entre identités culturelles et territoires. Souvent présentées comme des « no man’s lands » et comme des espaces indéterminés, les frontières peuvent constituer aussi des régions globalisées, où convergent des flux de capitaux et des populations d’immigrants. Dans les cas d’Europe et d’Afrique du Nord, les villes de Ceuta et Melilla constituent des portes d’entrée pour des immigrants provenant de toute l’Afrique et pas seulement pour ceux du Maghreb, tout comme la frontière américano-mexicaine est le port de convergence des immigrants de toute l’Amérique Latine.

Les effets de régions frontalières se laissent sentir aussi dans les économies nationales. L’implantation des usines d’assemblage dans les zones frontalières constitue ainsi l’une des principales sources de développement autant pour le Mexique et pour le Maroc. Cela a exercé un fort attrait pour des populations pauvres qui arrivent à des villes telles que Tijuana et Ciudad Juarez au Mexique ou Tanger et Tetuan au Maroc, générant une croissance explosive des populations habitant les villes frontières à la recherche du travail dans les usines d’assemblage. Les défis posés à ces villes par la croissance démographique excèdent leur capacité à gérer la problématique urbaine.

Ce projet a comme objet de réaliser une ethnographie comparative des réalités sociales dans des villes frontalières dans la région américano-mexicaine et hispano-marocaine. Comment les populations habitant les régions frontalières expérimentent-elles les changements récents dans l’espace frontalier ? Quels rapports se construisent entre les habitants des deux côtés de la frontière ?

Au lieu de concevoir les frontières comme des limites entre deux pays, ce projet se propose d’analyser les espaces frontaliers comme des lieux d’expérimentation de nouvelles identités culturelles. Les frontières constituent des territoires globaux où l’on peut observer en détail des phénomènes de circulation, de recomposition des identités et d’invention de nouvelles formes de cohabitation entre des populations appartenant à des communautés et des cultures différentes.

La recherche vise à montrer que loin des images véhiculées par les médias, les espaces frontaliers sont des lieux traversés par des tensions dérivées des politiques nationales et supranationales, mais aussi par des rapports de complémentarité au niveau local et régional. Ces échanges peuvent donner lieu à de pratiques culturelles particulières qui sont à la base des identités transfrontalières, c’est-à-dire, des pratiques d’identification qui se construisent entre les tensions et les rencontres, entre les conflits et les rapprochements.

L’analyse des identités transfrontalières ne peut pas se développer sans faire attention aux dynamiques territoriales et à la distribution géographique des populations habitants les régions.

Objectifs de la recherche

L’objectif principal de cette recherche est d’analyser les dynamiques transfrontalières dans la région Tijuana-San Diego, à Ceuta en Espagne et à Tanger au Maroc. Par dynamiques transfrontalières l’on comprendra la circulation entre les populations des deux côtés de la frontière, les échanges économiques à l’échelle locale et régionale et les effets de l’immigration massive dans ces régions.

Un deuxième objectif est d’analyser les pratiques culturelles des populations de ces régions afin de montrer la manière dont l’espace frontalier est construit symboliquement par les habitants.

Enfin, il nous intéresse de montrer l’émergence des régions frontalières comme des espaces globaux qui développent des liens particuliers et des dynamiques culturelles propres tout en subissant les effets des politiques d’ouverture et de fermeture mises en place par les gouvernements nationaux.

Résultats attendus

Cette recherche se propose d’obtenir une analyse comparative des rapports entre le Nord et le Sud dans deux contextes fort différents, mais qui partagent des conditions similaires. On cherche aussi à montrer les conséquences des politiques Américaine et Européenne de contrôle des flux migratoires. En faisant la comparaison, on cherche à montrer les effets des phénomènes globaux dans la configuration spatiale des villes frontalières et dans les dynamiques urbaines des régions frappées directement par des dynamiques extérieures qu’elles n’arrivent pas à contrôler.

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