imprimer cet article

Projet scientifique

Anthropologie de la ville dans les mondes contemporains

Scientific project (198.2 ko)

Problèmatique

Depuis environ deux décennies, la question des relations entre territoires et identités est au centre d’un débat qui intéresse les sciences sociales, et notamment l’anthropologie, tant d’un point de vue épistémologique que méthodologique : à l’époque de la mondialisation, des territoires différents préfigurent-ils des identités culturelles spécifiques ; réciproquement des identités distinctes appellent-elles des territoires spécifiques ? La méthode utilisée par les anthropologues dans la production de leurs savoirs a longtemps été celle de l’« étude détaillée d’une aire délimitée » (Stocking, 2003). Pendant plusieurs décennies, cette méthode s’est transmise à travers les générations de chercheurs de façon quasi dogmatique et s’est ainsi transformée en une conception « scientifique » du monde selon laquelle un espace géographique, une société et une culture donnés constituent des entités qui se correspondent de manière parfaite. Aujourd’hui, une telle correspondance entre territoire et identité collective ne peut plus être acceptée comme allant de soi, encore moins pour en faire la base consistante sur laquelle ancrer la définition d’une culture ou d’un processus de civilisation. L’idée selon laquelle chaque groupe humain et ses productions culturelles serait localisés dans un espace circonscrit et cloisonné se heurte fréquemment à la réalité d’existences vécues dans plusieurs pays, et à l’existence de réseaux de contact culturel et d’échange économique développés, parfois depuis plusieurs siècles, sur des territoires très vastes et « pluriculturels ». Sans oublier qu’actuellement, les médias électroniques permettent à de nombreux groupes et individus de cultiver des sentiments d’appartenance à des « communautés imaginées » (Anderson, 2002) qui transcendent les frontières matérielles. Cependant, si beaucoup de travaux ethnographiques montrent que, dans les mondes contemporains, la dislocation – qu’elle soit matérielle ou « virtuelle » - constitue l’un des facteurs principaux de la production du sens, force est de constater que ces mouvements impliquent des espaces de départ, de transit et d’arrivée qui sont souvent chargés de valeur symbolique et imaginaire. Dans ces lieux – et même dans ceux que l’on serait tenté de définir, de l’extérieur, comme des « non-lieux » (Augé, 1999)– les identités et les relations se créent et se transforment de manière originale. Il nous semble aussi important de rappeler que, parmi nos contemporains, nombreux sont ceux qui vivent toute leur vie au même endroit, au sein d’une communauté relativement stable, et qu’une bonne partie de la population de la planète n’a pas accès aux médias électroniques. La mondialisation, alors, concernerait seulement certains secteurs du social, même dans les pays qui en sont le pivot (Augé, 1999). D’après Jonathan Friedman, tout le monde n’a pas « un passé local » ni « un présent global » (Friedman, 2000). Nos contemporains n’ont pas tous cette vision « aérienne » du monde qui fait apparaître la planète « comme un bazar multiethnique » en dislocation perpétuelle et que Friedman attribue à la « vulgate transnationaliste ». Pour beaucoup de groupes humains, les identités se construisent, même aujourd’hui, essentiellement dans une dimension territorialisée. Le local produit encore de la culture, du sentiment d’appartenance et des interprétations du monde même quand il est traversé et en partie façonné par des « flux de culture globale » (Appadurai, 1991). Ces derniers, réélaborés et « traduits » là où ils « atterrissent » fournissent des matériaux symboliques qui souvent contribuent au renouveau des cultures locales et à la permanence de leur spécificité (Hannerz, 1992). « Le fait que les populations qui occupent un lieu singulier, où elles vivent et construisent un monde singulier, sont totalement intégrées dans un système plus vaste (…) » , écrit encore Friedman , « n ‘est pas contradictoire avec le fait qu’elles construisent leur monde là où elles se trouvent et avec les individus qui font partie de leur vie locale ». Comme le soulignent Marie-José Jolivet et Philippe Léna, « La dimension spatiale constitue un support identitaire privilégié » (Jolivet, 2000) même dans le contexte des mondes contemporains, et si dans beaucoup de cas il y a eu un bouleversement « des anciens cadres de référence spatiaux » c’est précisément celui-ci qui nous pousse à regarder de près et à analyser les « nouvelles articulations entre le spatial et le social [qui] sont élaborées [et] qui mettent en question les formes classiques, les dépassent et les transforment », (Jolivet, 2000)

Notre parti pris scientifique : pour une anthropologie de la ville

Pour réaliser ce projet scientifique nous sommes obligés de nous situer aussi du point de vue épistémologique dans le débat soulevé par l’anthropologie des mondes contemporains autour de l’importante distinction entre « anthropologie de la ville » et « anthropologie dans la ville » (Augè, 1994, Agier, 1999). Cette dernière s’occupe principalement des groupes sociaux ou ethniques dans la ville en les analysant d’une manière « classique » – c’est-à-dire, selon la poétique de « l’étude intensive d’une aire délimitée » (Stocking, 2003)– et en produisant, ainsi, des « études de communauté ». Dans ce cadre, la ville (ou l’architecture) n’est que la scénographie des phénomènes à explorer. L’anthropologie de la ville, en revanche, prend en considération la ville dans sa totalité, i.e dans sa forme réelle (ou imaginaire), spatiale et temporelle. Cette vision, que nous adoptons, fait de la ville non pas un simple cadre des interactions d’un groupe étudié, mais surtout, un objet complexe fait d’espaces et de temps continuellement imaginés, projetés, détestés, rêvés et aimés par les gens qui les habitent (en sens large). La forme urbaine et architecturale devient alors l’objet central des récits et des analyses. Pour cela, l’interdisciplinarité nous apparaît comme le moyen nécessaire pour atteindre la complexité des villes contemporaines face à la mondialisation.

Une posture interdisciplinaire

L’interdisciplinarité permet aussi de ne pas perdre de vue notre objet urbain ou architectural, face à de faciles « glissements disciplinaires » qui mènent parfois à une « amputation » du dialogue avec les autres disciplines en empêchant ainsi la construction d’un langage commun. Cette situation n’étant jamais figée, mais en continuelle évolution, on cherchera ainsi à explorer différentes possibilités de décrire, représenter et analyser la ville contemporaine aujourd’hui à travers l’aide des outils classiques ou nouveaux, issus des différentes disciplines, en les réemployant chaque fois au mieux des circonstances exigées par le terrain (de la cartographie au documentaire, en passant par l’entretien le langage hypertextuel du web, ou d’autres formes à explorer). Grâce aux expériences des dernières années nous avons pu évaluer le défi scientifique et nous y avons retrouvé la meilleure manière pour atteindre nos enjeux.

Les trois axes thématiques

L’étude du rapport entre territoires, identités, et leur traduction urbaine et architecturale, d’une part, et la réflexion sur la construction d’une culture spatiale , d’autre part, qui a caractérisé le travail de notre équipe dans les dernières années, nous a amené à formuler pour la période 2005-2009, une même problématique générale, articulée et déclinée en trois axes thématiques, complémentaires, afin de mieux mettre en correspondance les différents points de vue qui la structure :

Axe 1 Architectures et villes face à la mondialisation, coordonné par Alessia de Biase

Axe 2 Travail du temps dans la ville contemporaine et accélération du mondialisme, coordonné par Alain Guez

Axe 3 Nouvelles méthodes pour les territoires contemporains. La méthodologie comme objet scientifique et la perspective interdisciplinaire, coordonné par Cristina Rossi

Ces axes ne se veulent point coercitifs mais complémentaires, ils devraient en revanche à chaque occasion nous interpeller sur des approches autres. Plusieurs actions ou recherches se situeront naturellement de manière transversale afin de croiser nos points de vue. Le choix de la transversalité a été fait pour un besoin de « capitalisation » de notre travail scientifique en tant qu’équipe. Chaque terrain ou action pourra être ainsi « accumulé » et utilisé par les différents axes dans leur travail théorique.

 

 

Repères bibliographiques

- Stocking, G. W. Jr., « La magie de l’ethnographe. L’invention du travail de terrain de Tylor à Malinowski », in Céfaï, D. (dir.), L’enquête de terrain, Paris, Editions la découverte / M.A.U.S.S, 2003

- Anderson, B., L’imaginaire national. Réflexions sur l’origine et l’essor du nationalisme, Paris La Découverte, 2002

- Augé, M., Non-Lieux. Introduction à une anthropologie de la sur modernité, Paris, Seuil, 1992

- Friedman, J., « Des racines et (dé)routes : tropes pour trekkers », L’Homme, n°156, 2000

- Appadurai, A., « Global Ethnoscapes. Notes and Queries for a Transnational Anthropology », in Fox, R.G., Recapturing Anthropology. Working at the Present, Santa Fe, New Mexico, School of American Reaserch Press, 1991

- Hannerz, U., Cultural Complexity. Studies in the Social Organisation of Meaning, New York, Columbia University Press, 1992

- Jolivet, M.-J. et Léna, Ph., « Des territoires aux identités », Logiques Identitaires, logiques territoriales. Autrepart, n°14, 2000

- Augé M., Pour une anthropologie des mondes contemporains, Paris, Aubier, 1994

- Agier M., L’invention de la ville, Paris, Editions des Archives Contemporaines, 1999