Manola Antonioli, Joffrey  Paillard

Vilém Flusser

La technique et les médias à la croisée des disciplines

Sous la direction de Vincent Jacques et Manola Antonioli
Revue Appareil de la MSH Paris Nord, n°25/2023

Figure singulière de la pensée des techniques, de la communication et des médias de la deuxième moitié du xxe siècle, Vilém Flusser est à la fois un penseur nomade au point de vue géographique (né à Prague en 1920, ensuite installé au Brésil de 1940 à 1972, ayant vécu la fin de sa vie entre l’Allemagne et le Sud de la France où il meurt en 1991) et pluriel dans ses intérêts, qui – à travers un grand nombre d’essais écrits ou traduits en plusieurs langues – croisent les territoires de la philosophie du langage, l’histoire culturelle, la technologie, la théorie de l’écriture, l’archéologie des médias, la théorie de la communication et des arts et une réflexion philosophique sur les images. La dissémination des écrits, le plurilinguisme, la multiplicité des lieux d’enseignement, le caractère résolument multidisciplinaire ont rendu difficile la réception de cette pensée, qui n’a été traduite en français qu’à partir des années 1990.

La spécificité de l’approche de Flusser consiste à s’intéresser à l’évolution historique des nouvelles formes d’expérience associées au développement des techniques et des médias, avec une attention constante pour la compréhension des fonctionnements singuliers des dispositifs et des appareils, que ce soit à l’échelle des objets du design, des images photographiques, du cinéma, de la presse, de la télévision, de l’informatique et de la ville. En parallèle à des analyses extrêmement détaillées et situées d’objets et de dispositifs du quotidien qui vont de la tente et du parapluie au tracé des routes et des autoroutes dans les paysages naturels en passant par l’appareil photographique et les ordinateurs (dont il pressent la mise en réseau), Flusser développe des considérations plus systémiques et philosophiques sur la dynamique historique de l’évolution technologique, sur les transformations des rapports entre nature et culture, entre civilisation et médias. C’est à la fois dans cette approche au-delà des frontières des disciplines académiques et dans cette double échelle qui va de la microanalyse de dispositifs et appareils jusqu’à une ambition plus philosophique de compréhension systémique et de périodisation historique des relations entre expérience humaine et médiation technique que se situe l’intérêt de cette pensée pour la compréhension du monde contemporain.

Les textes réunis dans ce dossier explorent la pensée de Flusser dans sa dimension transdisciplinaire. Vincent Beaubois et Joffrey Paillard proposent une réflexion sur la théorie du design, du point de vue de la notion de projet, et du dispositif-design en milieu urbain, en tant que matérialisation de la société de contrôle dans le mobilier et l’organisation de l’espace.

En effet, dans la Petite philosophie du design, Flusser interroge la « ruse » et la « perfidie » du design, activité qui entretient un lien étroit avec les domaines de la machine, de la technique, des arts et du savoir-faire artisanal et, plus globalement, avec la mètis théorisée par Marcel Detienne et Jean-Pierre Vernant comme la « ruse de l’intelligence », qui s’exerce à des fins pratiques. Dans cette perspective, Flusser examine la nature de l’objet et de l’objet usuel, qu’il interprète en termes de pro-jet et comme intermédiaire, médiation intersubjective. Cela lui permet de poser de façon singulière les problématiques associées à l’activité du design et du designer et de poser la question relative à une nouvelle « morale des choses » et à la responsabilité éthique et politique des concepteurs.

À partir de l’invention de la photographie, pour ensuite examiner plus globalement le domaine de la « civilisation des médias » (qui comprend les images proposées par le cinéma, la télévision et les débuts de l’informatique), Flusser questionne la situation à ses yeux nouvelle et révolutionnaire qui nous a fait passer des images d’avant la modernité à des images produites par les techniques. Il peut ainsi comparer l’effet civilisationnel de l’invention de la photographie à celui produit par l’invention de l’écriture. À ce sujet, Ludovic Bernhardt a recours à la pensée de l’écriture et de l’ère de la post-écriture de Flusser pour analyser les procédés artistiques et graphiques du peintre, écrivain et poète suédois Öyvind Fahlström.

Flusser souligne le caractère « pharmacologique » de l’image technique, porteuse à la fois de menaces et de promesses : menaces d’une automatisation de la pensée et de l’expérience, qui risquent d’être globalement orientées par des images qui nous programment plutôt que par des images que nous programmons et promesse de nouvelles formes d’accès à l’expérience et de relations intersubjectives tissées horizontalement grâce à la structure en réseau des nouveaux systèmes de communication et médiation technique. Au sujet de cet univers de l’image technique, Luciana Nacif s’intéresse aux dispositifs qui croisent l’image et la mode et Vincent Jacques aborde la question du déterminisme technique chez Flusser en analysant en détails les concepts d’image technique (techno-image) et d’appareil. Charlotte Bolwin, elle, retrace les étapes de l’évolution de l’image technique théorisées par Flusser afin d’esquisser les contours d’une philosophie des relations entre la perception humaine et la machine. Jean-Paul Fourmentraux, quant à lui, analyse le travail de l’artiste italien Paolo Cirio, se situant dans la perspective des surveillance studies, afin de montrer l’ambivalence des images et leur pouvoir de contourner l’emprise de la vidéo-surveillance dans la société contemporaine.

Dans la pensée de Flusser, on retrouve également une réflexion sur la dialectique entre nature et culture, entre une technique qui emprunte à la nature certains de ses modèles et une nature qui a toujours une forte dimension culturelle en tant que projet et information, mythe et fiction, sujet exploré par la contribution de Manola Antonioli. L’évolution des rapports entre nature et culture est inscrite dans une vision générale de l’histoire qui est toujours structurée par un rythme ternaire : une période d’avant l’histoire et plus largement la période pré-moderne (l’époque du geste, des artefacts et des images « œuvres de l’art » et pré-techniques) ; une période moderne, caractérisée par la prédominance des machines qui sont des théories scientifiques matérialisées et correspondent à une mathématisation du réel ainsi qu’au monde linéaire de l’écriture de l’histoire ; et une période de la « post-histoire », celle de l’« homme-appareil » et de l’omniprésence des images techniques qui renouvellent en profondeur les rapports entre l’homme et la technique, la nature et la culture. Plus les artefacts techniques deviennent complexes, plus leurs fonctions deviennent abstraites, et ce jusqu’à poser la question de l’« obsolescence de l’homme » dans un système automatisé. À propos de cette périodisation, la contribution de Jacinto Lageira analyse la théorie de la « post-histoire » de Flusser, en la situant dans la philosophie de l’histoire d’autres penseurs (Kojève lecteur de Hegel et Heidegger).

Avec l’ensemble de ces contributions, nous souhaitons participer à l’intérêt renouvelé pour la pensée de Flusser dans le contexte français, à l’heure où les textes de cet auteur complexe sont encore en cours de traduction. À une époque où l’on questionne de plus en plus l’emprise des techniques sur la production de subjectivité individuelle et collective et leur caractère ambivalent et « pharmacologique », cette pensée se révèle comme une aide précieuse dans une démarche « techno-critique ». Il s’agit de penser tout à la fois les formes d’assujettissement, de contrôle et de surveillance produites par les appareils du monde contemporain et les perspectives créatrices qu’ils peuvent ouvrir afin d’éviter que chacun ne devienne, comme le craint Flusser, un simple « fonctionnaire » au service des machines

Open Edition